Vous n'aviez pas prévu de pleurer si tôt.
Il est 17h. Le 4x4 vient de déposer Mamie qui découvre le chalet, avec ses balcons de bois et ses géraniums, posé là comme s'il vous attendait depuis 1887. En bas, la vallée s'est éloignée. Il n'y a plus que la montagne, et le silence.
Vous, vous venez de vous mettre en beauté et quelqu'un ajuste votre robe. Votre mère ou votre meilleure amie, sans doute. Elle ne dit rien, elle a compris qu'il n'y avait rien à dire. Vous entendez d'abord les voix, ce brouhaha reconnaissable entre tous, celui des gens qui s'aiment et qui se retrouvent et votre cousine qui rit trop fort, la voix grave de votre oncle, les enfants qui courent dans l'herbe.
Ils sont tous là, installés dans le jardin. Certains sont arrivés hier soir, vous avez dîné ensemble dans la cave et vous n'aviez pas ri comme ça depuis des mois.
Puis la musique. Et là, ce petit moment de vide dans la poitrine, cette seconde où vos jambes ne vous appartiennent plus tout à fait. Vous sortez quand même de votre cocon du jours, et vous les apercevez, tous assis et impatients de ce moment d'amour intense qui ne devrait plus tarder.
Vous retrouvez l'Homme qui vous fera avancer dans cette allée où tous les regards seront rivés sur vous.
En toile de fond, les Aravis. Derrière vous, tous ceux qui comptent. Votre photographe est prêt à capturer ce qu'il attendait depuis ce matin et qui n'existe qu'ici, à cette heure-là. Et au bout de l'allée, il y a quelqu'un qui vous regarde arriver. Vous ne saurez jamais raconter ce moment.
Et puis vous le voyez.Il s'est retourné trop tôt, il n'a pas pu attendre. Vous connaissez ce visage par cœur, vous l'avez vu fatigué, vous l'avez vu rire aux éclats, vous l'avez vu endormi mille fois. Mais pas comme ça, jamais comme ça. Il ne bouge plus. Il porte le costume qu'il a mis trois mois à choisir et qui lui va si bien. Ses yeux brillent et il ne cherche même pas à le cacher, lui qui ne pleure jamais. Entre vous, il reste 10 mètres.
Ils vous paraissent immenses, et ils sont déjà finis. Ca y est on y est...
Vous ne saurez jamais raconter ce moment. Vous essaierez, plus tard, et les mots seront trop petits.
